Temps Forts

La Conférence de Omar Mokhtar Châalal. Texte et Vidéos.

Auteurs de la Libération.

L’Algérie célèbre cette année le cinquantenaire de son Indépendance. A cette occasion, je souhaite évoquer avec vous, ce soir, les auteurs algériens, qui ont appartenu à une génération que l’on qualifie de « génération de la Libération ». Cette génération des années quarante et cinquante, dont le verbe des créateurs était porté par les échos des maquis de la liberté, et qui par l’écrit ont grandement contribué, d’abord à l’éveil de la conscience nationale, puis au combat libérateur  Cette génération qui a vu fleurir dans les entrailles des expressions littéraires du pays en flamme, la trilogie de Mohamed Dib, les chemins montants et abrupts de Mouloud Feraoun, la colline oubliée mais combien présente de Mouloud Mameri, le quai aux fleurs de Malek Haddad,  la poésie ancrée dans les racines de l’olivier de Jean El Mouhoub Amrouche,  les mots qui saignent dans les doigts du poète révolté, Jean Sénac, les chants du onze décembre de Bachir Hadj Ali, la Plaine et la Montagne d’Abdelhamid Benzine, et enfin Nedjma, Femme et Astre, qui par un jour flamboyant, propulsa Kateb Yacine dans l’Univers fabuleux de la création littéraire.

Ce soir, j’évoquerais beaucoup plus deux auteurs, que j’ai bien connu pour avoir partagé avec eux un long parcours fait d’âpres luttes politiques et de grandes espérances pour notre peuple et notre pays, ceci d’une part, d’autre part, parce que l’itinéraire littéraire de ces deux écrivains a été profondément marqué  par un important évènement de l’histoire contemporaine de l’Algérie : Les massacres du 8 mai 1945 à Sétif, Kherrata et Guelma. Il s’agit de Kateb Yacine et Abdelhamid Benzine.

Alors qu’ils étaient potaches au collège de Sétif, Les deux hommes avaient vécu directement, les émeutes du 8 mai, et la terrible répression qui s’en suivit, et dont ils furent des victimes. Leur détention dans les geôles coloniales forgea leur conscience nationale, ainsi que leur engagement patriotique, et libéra leurs capacités créatrices. Pour Kateb la voie des luttes était déjà tracée, il opta pour son arme de prédilection : l’écriture, Benzine quant à lui, privilégia l’action militante, en s’engageant activement dans les rangs du PPA, différant à plus tard l’acte d’écrire.

Kateb ne fut au départ qu’un petit enfant du peuple, témoin d’un environnement humain nourri de peu et parfois de « talghouda ». Mais enfant dont le vaste front présentait les signes d’une intelligence et d’une sensibilité particulière qui le prédestinaient à être l’écrivain inclassable qu’il fut. Représentant atypique de la littérature algérienne, il fut l’auteur de Nedjma, un des plus grands romans de la littérature contemporaine. Il fut également auteur de poèmes, et de pièces de théâtre. Il utilisa la langue française mais aussi l’arabe parlé, mélangea les genres sur scène comme sur papier, écrivit des textes fulgurants, mais aussi des textes au long cours. Il laissa les critiques perplexes et suscita des études académiques dans les universités du monde. Militant nationaliste dés l’adolescence, il paya le prix fort non seulement dans sa liberté et sa chair, mais aussi à travers sa mère devenue folle le croyant mort aux cours des émeutes sanglantes de Sétif. Le rapport à sa mère, qu’il avait dénommée affectueusement la Rose noire, détermina d’une façon conséquente sa destinée d’homme de lettres.  Elle fut sa muse et son cri d’homme libre. Enfant à Bougaà, où son père, Si Mohamed Lamine, exerçait la fonction d’oukil judiciaire, il veillait avec sa mère qui n’aimait pas rester seule. Son père, sortait chaque soir et tardait à rentrer. Sa mère lui disait : « Reste avec moi, je t’apprendrai la langue arabe et toi tu m’initieras à la langue française. »  Au cours de ses veillées, elle lui racontait les féeries des milles et une nuit et lui mimait des personnages burlesques. Plus tard, il avait confié à des amis : « A elle seule, ma mère était un véritable théâtre. »  L’attachement de Yacine à sa mère était très fort, le rapport qu’il avait avec elle était passionnel, fusionnel. Elle représentait pour lui tout un univers : rêves de l’enfance, culte des ancêtres, amour de la terre. Il la projetait à l’intérieur de ses idéaux et l’identifiait à tout ce qu’il voulait être au sein de la société.

En plus d’avoir été un romancier, un poète et un dramaturge, Kateb Yacine était également un penseur. Il a été l’auteur et le personnage le plus controversé de la littérature algérienne. Craint et cadenassé par ses adversaires, il a été parfois mythifié par ses propres partenaires et admirateurs. Ses adversaires à tous les niveaux de la société, tenants têtus d’un obscurantisme souvent primaire, n’ont ménagé aucun effort pour museler aussi bien sa parole que sa libre pensée. Il était certes un libre penseur, mais pas dans le sens du dix-huitième siècle. Il ne dénonçait pas un dogme pour y installer un autre dogme, il démasquait, il démontait les rouages de l’aliénation et de la bêtise. Kateb Yacine a été celui qui a fait le bras d’honneur à tous les dogmes sans se faire juge, sans se mettre dans la position de celui qui sait, toisant une populace ignorante. Ainsi, dans « la poudre d’intelligence par exemple, Nuage de fumée répliquant au cœur et au coryphée qui lui conseillaient de dire « in chaallah » déclare : « Que Dieu veuille ou qu’il ne veuille pas, le marché se trouve tout prés d’ici, les ânes sont nombreux et j’ai la bourse du Sultan. Je ne vois pas ce que Dieu vient faire ici. Avec ou sans Dieu, je reviendrai avec un âne. » Cela peut sembler blasphématoire pour tous les esprits obtus, ceux-là mêmes qui traitaient Kateb d’athée ; ils ne pouvaient y voir un acte de désacralisation de notre quotidienneté à laquelle Kateb rendait toute sa dimension humaine. Ce passage montre toute la liberté de pensée qu’il s’octroyait, en dépit des contraintes et rancœurs que suscitait un tel discours. Mais pour tenir un tel discours, il fallait se tenir à distance des dogmes, de tous les dogmes. C’est pour cela que Kateb ne pourfendait pas ses semblables, n’insultait pas les fiancés de la bêtise. Il les montrait pour les démasquer.

Voilà pour Yacine Kateb. Pour Abdelhamid Benzine, il faut dire que la trajectoire était quasiment différente, au moins sur le plan de la forme. Cependant, il faut retenir que Hamid avait été le premier à avoir initié Yacine à la pratique politique ou plus exactement à l’action militante. Leur amitié remonte à l’adolescence. À Bougaà, ils passaient le plus clair de leur temps à courir les cigales et les grillons, qu’ils prenaient pour des sauterelles, dans les champs et les bois. Dans les étroites ruelles de Bougaà ; ils aimaient gambader gaiement avant de rejoindre la terrasse du café où leurs pères respectifs jouaient de passionnantes parties de dominos. Si Mohamed Lamine Kateb qui roulait les « R », quand il s’exprimait en français, comme pour affirmer son identité culturelle, avait demandé à Benzine d’aider son fils en mathématiques. Hamid, qui était l’ainé de Yacine de trois ans lui donna ainsi des cours de math, tout en les alternant avec des lectures assidues de la presse du PPA. Comme je l’ai dis au début de mon intervention, Benzine privilégia dès le départ le chemin des luttes politiques .Après sa libération en 1946, il reprit ses activités au sein du PPA, et assuma de nombreuses responsabilités. Il fut jusqu’à la libération du pays au confluent de toutes les luttes engagées par son peuple. Abdelhamid Benzine est né le 27 avril 1926 à Béni Ourtilane. Très jeune, à la fin des années 1940, il adhère au Parti du Peuple Algérien (PPA). Collégien au Lycée Albertini de Sétif, il est arrêté et emprisonné après les manifestations du 8 mai 1945 pour son activité au sein du PPA. Après le vote en 1946 par l’assemblée nationale française d’une loi d’amnistie aux victimes de la répression colonialiste du 8 mai,  il est libéré en même temps que de nombreux autres militants nationalistes emprisonnés au cours de la période qui succéda au 8 mai 1945. Il poursuivra son activité au sein du PPA après sa libération, clandestinement, d’abord, en Algérie puis, en 1950 en France où ce parti sous le nouveau sigle qu’il avait pris : Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD), le délègue pour s’occuper des travailleurs immigrés organisés dans la CGT (Confédération générale des Travailleurs). En 1953, il adhère au Parti communiste Algérien, et rejoint l’équipe rédactionnelle du quotidien Alger républicain. En sa qualité de responsable des Combattants de la Libération Nationale (CDL) organisation armée mise sur pied par le PCA, après le 1er novembre 1954, il rejoint, avant les accords PCA-FLN, les maquis de l’ALN dans les Aurès (1955), puis dans la région de Sebdou (été 1956) où, lors d’un accrochage à Terni avec l’armée française, il fut arrêté, torturé et condamné ensuite à 20 ans de travaux forcés par le tribunal militaire d’Oran. Détenu dans les prisons, tour à tour, de Tlemcen, Oran et Lambèse, il sera ensuite acheminé dans le camp spécial de Boghari puis au camp militaire de Hamam Bouhadjar. Après sa libération en juin 1962, il reprendra en juillet de la même année ses activités militantes au sein du PCA et à Alger Républicain dont il sera le rédacteur en chef. Après le coup d’État du 19 juin 1965, auquel les communistes s’opposent, Alger-Républicain est suspendu et Abdelhamid Benzine rejoint l’ORP (Organisation de la résistance populaire) puis, à partir de 1966, le PAGS clandestin (Parti de l’Avant-Garde Socialiste) dont il devient un de ses dirigeants. Il militera au sein de ce Parti dans la clandestinité jusqu’en 1975. Après les premières nationalisations, le Président Boumediene ayant accepté la sortie au grand jour des dirigeants et militants du PAGS, Abdelhamid, qui sort à ce moment là de la clandestinité, poursuivra son activité au sein de la direction du PAGS.

Ce n’est qu’après l’indépendance du pays qu’Abdelhamid Benzine décide d’écrire. Il retrace la période de son combat au sein de l’ALN et sa captivité dans les geôles colonialistes dans ses ouvrages : « Le Camp  préfacé par Henri Alleg» 1962, « Journal de Marche » 1965 et « Lambèse »1989. En 1987, il signe avec Henri Alleg et Boualem Khalfa, « La Grande Aventure d’Alger-Républicain. ». en 1990, il réédite aux éditions El Adib, « La montagne et la plaine » paru une première fois à la fin des années soixante dans une édition clandestine du PAGS. Cette édition avait été préfacée par Kateb Yacine, dont voici une copie :

LES MILLE ET UNE NUITS DE LA RÉVOLUTION »
Préface de Kateb Yacine à « La montagne et la plaine » de Abdelhamid Benzine
Edition clandestine du PAGS
Réédité en 1990 par Les Éditions El Adib

« Il connut avant moi la prison à quinze ans. Il fut le premier militant que j’eus la chance de rencontrer. Nos deux familles étaient voisines dans le village de Bougaà, ex-Lafayette. En ce temps-là, dans les années quarante, Abdelhamid Benzine m’intimidait beaucoup. J’étais encore à l’école et lui, c’était un « grand », c’est-à-dire qu’il était interne au collège de Sétif.
Pendant les vacances, comme il revenait au village, mon père lui demanda de me donner des cours de mathématiques… Dès la première leçon, la glace fut rompue. Ni livre, ni cahier, mais de longues promenades. Nous discutions passionnément des journaux qu’il lisait et faisait lire autour de lui. Mais je ne savais pas que j’avais devant moi un militant déjà formé à la vie clandestine.
Quand j’entrai au collège en 1941, il était déjà l’un des membres les plus actifs du Parti du peuple algérien (PPA) illégal. Je le sus plus tard, par un autre camarade de classe, Taklit Tayeb, qui habitait le même village.
Aujourd’hui Taklit est enterré au cimetière des martyrs. Et voici que Benzine, en qui ni lui ni moi ne soupçonnions un écrivain, nous parle des hommes qui, comme Taklit, ont versé leur sang pour la liberté, l’idéal de notre jeunesse.
Les pages qu’on va lire sont encore palpitantes du sang des martyrs de l’indépendance. Ces récits, aussi courts que simples, ont tous la force du vécu. Ils fourmillent d’éclairs venus des grands brasiers souterrains du Premier Novembre. Ils éclatent comme des coups de feu et vont droit au but. Ils font revivre en un éclair ces femmes et ces hommes sans lesquels l’Algérie ne serait pas venue au monde, les obscurs militants toujours sortis de la nuit noire et qui passent d’une nuit l’autre : les mille et une nuit de la Révolution. »

De notre Histoire au quotidien, un recueil de chroniques signé par A. Benzine  parues dans Alger-Républicain entre 1989 et 1994, préfacé par Henri Alleg a été publié en 2006 par les éditions Chihab.

Vidéo 1: Kateb Yacine

Vidéo 2 : Benzine, Belamri et Sénac

Rennes le 15 février 2013.

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