Jean-Yves Camus politologue répond à notre ami S. Ghezlaoui

Jean-Yves Camus. Chercheur associé à l’IRIS, Paris répond à notre jeune prodigue Samir Ghezlaoui. Article paru sur El Watan le 28 octobre 2012.

«La droite décomplexée utilise les thèmes de l’Islam, de l’immigration et du ‘‘racisme anti-blanc’’ pour reconquérir l’électorat du FN»

Il est chercheur associé à l’IRIS, spécialiste des nationalisme et extrémisme en Europe. Parmi les nombreux travaux qu’il a réalisés, un projet de recherche de l’IRIS pour la FRA (Agence des droits fondamentaux de l’UE) basé sur l’analyse de l’islamophobie dans la presse française. Dans cet entretien, il nous explique les raisons de la montée de l’islamophobie en France et nous présente les identitaires français extrémistes.

– Quel est l’objectif principal du groupuscule Génération Identitaire, en occupant le chantier de la Grande mosquée de Poitiers ?

L’objectif était de tirer profit du climat politique actuel, dans lequel le débat sur l’Islam occupe une part désormais importante pour demander, je cite, «un référendum sur l’islamisation et l’immigration en France». Le choix du lieu ne devait rien au hasard : c’est à Poitiers qu’en 732, Charles Martel a battu les Sarrazins qui progressaient vers le centre de la France. Génération Identitaire s’est référée à cet événement-là, que tous les écoliers français connaissent.

– A votre avis, que signifie le fait que des jeunes Français, dits de souche, entre 20 et 26 ans, font référence à Charles Martel ?

Cela signifie d’abord que cet événement, historiquement éloigné, éveille encore un écho en eux. Ensuite, cela concorde avec leur programme d’une «reconquête» de la France où ils estiment que l’Islam a pris trop de place. Les termes employés par GI sont effectivement très durs, car le groupe estime que la question essentielle en France aujourd’hui est celle de la faillite de la société multiculturelle, causée selon eux par une incompatibilité fondamentale entre l’Islam et les normes culturelles françaises et européennes.

 – Pouvez-vous nous présenter le bloc identitaire duquel se revendique Génération Identitaire ?

C’est un parti politique fondé en 2002, qui a participé à plusieurs élections locales et régionales, notamment dans le sud de la France et en Alsace, recueillant des scores parfois supérieurs à 2% des voix (Provence-Côte d’Azur), voire proche des 5% (Bas-Rhin, Nice). Ses thèmes de prédilection sont le «racisme anti-blanc» ; l’opposition au multiculturalisme, la défense des identités régionales qui existent en France et que l’Etat centralisé reconnaît trop peu ; enfin une vision de l’Europe qui est basée sur ce concept de fédération d’Etats ethniques et non d’Etats-Nations.

 – Quelle est la relation entre cette mouvance et le Front national ?

Elle n’est pas excellente, car si les deux mouvements partagent les mêmes idées sur l’immigration non-européenne et l’Islam, ils s’opposent sur l’Europe et le régionalisme. Pour l’instant, il n’existe pas d’accord électoral entre le BI et le FN.

– Certains hommes politiques de la droite républicaine se rendent-ils compte que leur discours encourage l’islamophobie en France ?

La droite populaire, la droite  forte, Jean-François Copé, assument tout à fait leur choix idéologique d’orienter l’UMP vers une droite décomplexée qui utilise les thèmes de l’Islam, de l’immigration et du «racisme anti-blanc» pour reconquérir l’électorat du FN, sans lequel la droite ne peut pas espérer gagner une élection. La nouvelle formation de Jean-Louis Borloo, l’UDI, ainsi que François Fillon à l’UMP refusent cette droitisation qui peut faire fuir les électeurs centristes et libéraux.

– L’Etat français a su se montrer très ferme avec les groupuscules islamistes intégristes ; aura-t-il la même réactivité contre les groupes identitaires extrémistes ?

Le gouvernement a renoncé à dissoudre Génération Identitaire parce que l’action de Poitiers ne constituait pas une base juridique suffisante. Cela ne signifie pas que les services de sécurité français ne surveillent pas l’extrême droite. Simplement, en France, la dissolution d’un mouvement est décidée sous le contrôle de la justice administrative. Celle-ci ne peut guère invalider la dissolution d’un groupe islamiste qui prépare un attentat, il peut par contre estimer que l’action de Poitiers n’est pas un acte violent (il n’y a pas eu de blessés) et encore moins un acte terroriste ou une atteinte à la Sûreté de l’Etat.

– Justement, pensez-vous que la dissolution de tous ces groupes soit suffisante pour contrer leur danger ?

Elle ne l’est pas : un groupe dissous peut aussitôt renaître sous un autre nom, avec les mêmes dirigeants. Dans ce cas précis, une dissolution de Génération Identitaire aurait laissé intact le Bloc Identitaire, qui est l-a structure-mère.    

Samir Ghezlaoui

Suivez nous sur :

No Comments

Leave a Comment