Tocqueville et la colonisation de l’Algérie par Amine Boukerche

Amine Boukerche

Alexis de Tocqueville a été l’un des penseurs français les plus marquants du XIXème siècle. Homme politique et homme de lettres à la fois, il fut à l’instar de figures prestigieuses, telles que Lamartine ou Victor Hugo, un acteur privilégié de son temps.

Esprit brillant, doté d’une grande capacité d’analyse des sociétés, Tocqueville est surtout connu pour son œuvre magistrale «De la Démocratie en Amérique» éditée en 1835, pour le premier tome et 1840 pour le second. Ce que l’on connaît moins de lui, c’est son intérêt pour la colonisation de l’Algérie. En cela, Tocqueville divise. Il y a ceux qui font de lui un fervent colonialiste et de ses dérives. C’est le cas de Le Cour Grandmaison1. Alors que d’autres, comme J.L.Benoît2, voient en Tocqueville un humaniste, même s’il fut un partisan de la colonisation de l’Algérie.

Question: comment un esprit aussi éclairé et clairvoyant, qui a été l’un des premiers, en son temps, à dénoncer la condition faite aux Indiens et aux Noirs en Amérique, pouvait-il, en même temps, être favorable à la colonisation de l’Algérie ? En 1939 Tocqueville clôturait son rapport à l’Assemblée en exigeant «l’abolition générale et simultanée de l’esclavage dans les colonies françaises3». Condamnation de l’esclavage certes, mais pas de la colonisation. N’est-ce pas paradoxal?

En fait, dès 1827 Tocqueville s’intéresse à l’Algérie et fait partie de ceux qui sont favorables à une expédition militaire sur Alger. En juin 1830, il suit l’expédition française qui débarque à Alger, grâce à la correspondance qu’il entretient avec son ami Louis de Kergorlay. Celui-ci participe personnellement au débarquement et le tient informé dans les moindres détails, grâce au courrier qu’il lui envoie. En 1833 Tocqueville, après son séjour en Amérique, soutient que les Français sont de piètres colonisateurs, car «le génie français [est] peu apte à la colonisation4». Un moment, il songe à acheter des terres en Algérie, mais il finit par abandonner ce projet5. En 1837 Tocqueville est célèbre, grâce au succès de «La démocratie en Amérique» et vise le fauteuil de député de Versailles. Il publie deux Lettres sur l’Algérie, les 23 juin et 22 août 1837, dans la Presse de Seine-et-Oise, journal dont il est actionnaire. A cette époque, Tocqueville a sillonné l’Amérique, mais n’a pas encore foulé le sol algérien.

Dans la deuxième des «Lettres sur l’Algérie» Tocqueville dresse un tableau plus que mitigé de la présence française en Algérie. Il y dénonce les nombreuses erreurs commises par les Français, ainsi que les injustices dont ils se sont rendus coupables : méconnaissance des populations locales et de leurs moeurs, expropriations, destruction des registres publics, etc. C’est en 1841 que Tocqueville se rend pour la première fois en Algérie et rédige son «Travail sur l’Algérie». Il est chargé d’une mission: dresser le bilan de l’occupation française. après onze ans de présence en Algérie, quelle décision prendre. Que faire de l’Algérie ? L’abandonner ou y rester?

Même si Tocqueville n’est pas du tout convaincu de la manière dont l’Algérie est occupée, le problème selon lui est le suivant: faut-il s’en tenir à une domination militaire ou 1 Olivier Le Cour Grandmaison, «Quand Tocqueville légitimait les boucheries», Le Monde diplomatique, juin 2001

2 Jean-Louis Benoît, «relectures de Tocqueville», Revue Le Banquet, n°16, 2001

3 Alexis De Tocqueville, OEuvres complètes, III, 1, p.78

4 Alexis De Tocqueville, OEuvres complètes, III, 1, p.36, «Quelques idées qui s’opposent à ce que les Français aient de bonnes colonies».

5 J.L.Benoît, Tocqueville un destin paradoxal, p.265 passer à une autre étape : la colonisation ? A aucun moment Tocqueville n’envisage l’idée que l’Algérie puisse être laissée par la France. Certes, la France domine militairement, une certaine partie de l’Algérie, mais le pays est loin d’être complètement maîtrisé. Pour Tocqueville, la France ne doit pas se contenter d’une domination partielle de l’Algérie, elle doit songer, sérieusement, à la coloniser. Or, dominer et coloniser ne sont pas choses identiques. La domination reste, par définition, affaire de militaires, là où la colonisation implique un pouvoir civil qui va de pair avec une politique de peuplement. Ce qui signifie d’amener des civils de France pour qu’ils puissent s’établir en Algérie. La colonisation nécessite la domination, car la sécurité des colons doit être assurée. Du coup, ce qui au départ pour la France ne devait être officiellement qu’une simple expédition punitive, s’est transformé au fil du temps en une occupation qui dure et qui se transforme en projet de colonisation.

Pour Tocqueville la France se devait de garder l’Algérie à plus d’un titre. Primo, sur le plan géopolitique la France devait d’affirmer son statut de puissance vis-à-vis de sa rivale l’Angleterre. C’était une question de prestige. La puissance d’une nation se mesurait, alors, à l’étendue de ses possessions. La France devait faire mieux, sinon aussi bien que l’Angleterre.

Secundo, en dominant militairement l’Algérie, la France s’assurait une base militaire indispensable à sa sécurité de l’autre côté de la méditerranée. Tertio, de façon plus prosaïque, l’enjeu était économique. A l’époque, on ne connaissait pas le pétrole, mais les possibilités d’exploiter des terres étaient prometteuses. Quarto, de toutes les façons l’Algérie était convoitée par d’autres puissances, alors pourquoi, laisser le champ libre aux autres. Autant que l’Algérie reste dans l’escarcelle de la France. Voilà comment Tocqueville justifie la prise de possession de l’Algérie par la France en 1841.

Reste la population locale, les autochtones, les Indigènes. Tocqueville qui a sillonné, un peu l’Algérie, se fait une idée assez précise de la population, grâce à son sens aigu de l’observation des sociétés. Il connaît le Coran, qu’il a lu et commenté. Il connaît bien la civilisation musulmane et la respecte. Pourtant, cet auteur qui en Amérique a été sensible au sort fait aux Noirs ainsi qu’aux Indiens et qui a écrit des choses remarquables sur ce sujet ne va pas jusqu’à admettre aux Algériens le droit de vivre libres et souverains sur leur propre terre.

Certes, il reconnaît que la présence française en Algérie est loin d’être idyllique. Il va même jusqu’à écrire que: «La conquête loin d’être civilisatrice a été barbarisante.».

Certes, il va jusqu’à évoquer le rêve d’une colonie apaisée où Indigènes et Européens vivraient en harmonie, voire ne former qu’une seule communauté. Mais, il en arrive, assez rapidement, par la suite à la conclusion que si quelques Arabes peuvent s’européaniser, le reste ne le pourra pas. Il y a trop de différences de moeurs, de croyances, de connaissances. Il tient les Indigènes pour un peuple inférieur et «barbare» ( dans une certaine mesure) par opposition aux Français qui, eux, sont «civilisés.» Aussi, Tocqueville opte-t-il pour une ségrégation entre Européens et Indigènes, plutôt qu’une assimilation. Encore faudrait-il songer à une politique de colonisation de l’Algérie en bonne et due forme. Mais de quelle manière ?

Tocqueville rêve de la création d’une société nouvelle en Algérie et pourquoi pas meilleure. Tout semble possible en Algérie. Marqué par son expérience américaine, Tocqueville semble nourrir l’espoir de bâtir en Algérie une nouvelle Amérique, sans les travers de celle qu’il a visitée. L’Algérie, en tant que colonie, doit devenir partie intégrante de la France. Il faut alors passer au stade supérieur. Il faut favoriser le peuplement de la colonie en aidant et en facilitant l’installation des Européens sur le sol algérien. Mais pour cela il faudrait que le pouvoir militaire cède la place à un pouvoir civil. En ce temps-là, la sécurité du territoire est loin d’être assurée. Les insurrections sont incessantes et l’Emir Abdelkader mène une guerre sans relâche aux envahisseurs sur tout l’ouest algérien. Tocqueville retourne une deuxième fois en Algérie en 1847, la domination militaire française s’est accentuée et l’Emir Abd-El-Kader est défait. Tocqueville est chargé de faire un rapport sur l’Algérie afin que les parlementaires puissent se déterminer sur les crédits à accorder à la colonie. Le problème que va soulever l’auteur, cette fois-ci, sera celui l’acquisition des terres algériennes. Le peuplement imposé par la colonisation suppose que les colons qui s’installent en Algérie puissent devenir propriétaires de terres à vocation agricole.

En 1841 Tocqueville soutenait que le nomadisme semblait être le mode de vie dominant des Indigènes. Ce qui justifiait, selon lui, l’accaparement des terres par les Français, car celles-ci n’appartenaient à personne. En 1847, il revient sur le nomadisme supposé des Indigènes et reconnaît qu’ils peuvent être propriétaires de terres, soit pour les cultures, soit pour les pâturages. Pourtant, cette question de l’acquisition des terres est cruciale pour Tocqueville, il y va de l’avenir même de la colonisation. Comment résoudre ce problème?

Pour Tocqueville, les musulmans doivent d’une manière ou d’une autre être expropriés. Il propose à l’Etat français de s’y prendre de trois manières : par le droit de conquête militaire, par l’achat volontaire de terres, ou par le recours à l’expropriation forcée.

La question de la propriété va de pair avec celle du peuplement de la colonie et du statut juridico-politique des Indigènes par rapport aux Européens. En 1847 Tocqueville est pour la création d’institutions taillées sur mesure pour les Français d’Algérie. S’il reste très critique quant aux effets pervers de la centralisation de l’administration française sur la population indigène, il n’en prône pas moins trois territoires administratifs différents. Un territoire arabe, un autre mixte et enfin un dernier exclusivement européen. Seul celui-ci pourrait être construit à l’image de ce qui se fait en France.

Comment imposer une population étrangère aux autochtones ? Par la force ? C’est ce que font les militaires français. A ce sujet Tocqueville éprouvait une réelle aversion pour la violence. Il exécrait la grossièreté des militaires. Il ne voyait dans le Général Bugeaud qu’un militaire qui haïssait les civils et qui était guidé par un «sentiment imbécile». Tocqueville n’était pas dupe de la violence de Bugeaud et n’approuvait pas ses méthodes contrairement à ce que soutient LeCour Grandmaison. Quant au Général Lamoricière, à qui, pourtant, Tocqueville vouait une sincère admiration, il finit par le juger comme un ambitieux sans scrupule. C’est pour cela, que l’on ne pourrait taxer Tocqueville d’être un va-t’en guerre.

Toutefois, cela ne signifie pas que Tocqueville était un pacifiste. Il était pour un usage pragmatique de la violence. Si celle-ci était nécessaire en temps de guerre, elle devait cesser pour céder laisser la place à d’autres moyens. La ruse, par exemple. Tocqueville recommande de jouer sur les passions humaines des Indigènes.

Il faut flatter leur vanité, afin de mieux les tromper. Diviser pour mieux régner. Affaiblir la rébellion et la sédition. Là c’est l’homme politique qui s’exprime. Cela dit, Tocqueville soutient que le pouvoir militaire doit céder le pas à un pouvoir civil, afin que l’Algérie ne reste pas un état d’exception et finalement une zone de non-droit. Il faudra attendre 1879, soit presque près de cinquante ans de domination militaire, pour que le premier gouverneur civil soit nommé en Algérie. C’est dire si les avis de Tocqueville ont été suivis.

Tocqueville du haut de son humanisme n’a jamais considéré la conquête de l’Algérie comme une oeuvre civilisatrice, même s’il a prôné le respect de la population indigène dans ses croyances et son mode de vie. Certes, il ne fallait pas maltraiter les indigènes, ni être injustes avec eux, mais ce n’était pas par altruisme qu’il soutenait cela. Cela relevait tout simplement, du «bon sens» politique et de l’ordre de l’intérêt bien compris. Les Algériens restaient aux yeux de Tocqueville une race inférieure qui ne peut s’européaniser dans sa grande majorité. Les Algériens étaient à l’Algérie ce que les Indiens étaient à l’Amérique. Le pays était pour assez vaste pour contenir Indigènes et Européens. Les autochtones devaient accepter, d’une façon ou d’une autre, de partager leur espace avec les conquérants. Aussi, Tocqueville en défendant à la fois l’abolition de l’esclavage tout en soutenant la colonisation de l’Algérie n’est pas dans le paradoxe. De ses origines aristocratiques, Tocqueville avait gardé un certain goût pour la hiérarchie entre les hommes. De l’esprit des Lumières, il avait hérité d’un certain humanisme. Respecter les Indigènes tout en les colonisant n’était pas contradictoire en soi, car ceux-ci n’en restent pas moins des êtres inférieurs. Tocqueville était, en somme, pour une colonisation à visage humain. En fait, Tocqueville ne faisait que refléter les préjugés de son temps et que nombre de personnalités partageaient à l’époque. Jules Ferry, était aussi persuadé, non seulement de l’existence des races, mais aussi de leurs inégalités.

D’où, le devoir de colonisation, car : «Les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Je dis qu’il y a pour elles un droit parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures6.» De même, le grand Victor Hugo n’hésite pas à écrire sur l’Algérie en 1841: «Je crois que notre nouvelle conquête est chose heureuse et grande. C’est la civilisation qui marche sur la barbarie. C’est un peuple éclairé qui va trouver un peuple dans la nuit. Nous sommes les Grecs du monde, c’est à nous d’illuminer le monde.»

Après sa fugace victoire, Charles X avait dit : «Pour prendre Alger, je n’ai consulté que la dignité de la France ; pour la garder ou la rendre, je ne consulterai que son intérêt». Alger n’a jamais été rendue et Tocqueville n’a jamais été suivi dans ses recommandations. On connaît la suite. Le sort de tout un peuple se jouera sur plus d’un siècle. Cette histoire finira, assez logiquement et tragiquement, par la guerre d’Algérie.

Par Amine Boukerche

Article Paru sur le Quotidien d’Oran le 5 juillet 2012

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