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Festival de Cinéma de Douarnenez Gouel Ar Filmoù

Festival de Cinéma de Douarnenez Gouel Ar Filmoù

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Al-Djazâ’ir

Le 3 mars 2012

Journée festive pour célébrer

 

1962 – 2012 – CINQUANTENAIRE DE L’INDEPENDANCE D’ALGERIE

 

Cinéma et lecture : Auditorium de Douarnenez

 

15 h  Ici on noie les algériens – 17 octobre 1961, de Yasmina Adi,1h30, 2011

Production : Agat films et Cie-Ina.

(Entrée : 4 euros)

A l’appel du Front de Libération Nationale (F.L.N.), des milliers d’Algériens venus de Paris et de toute la région parisienne, défilent, le 17 octobre 1961, contre le couvre-feu qui leur est imposé. Cette manifestation pacifique sera très sévèrement réprimée par les forces de l’ordre. 50 ans après, à travers “Ici on noie les algériens”, Yamina Adi met en lumière une vérité encore taboue.

Les témoins du film : Hadda Khalfi, Ghennoudja Chabane, Amar Nanouche, Rabah Khemissi, Aïcha Mansouri, Ali Mehenni, Josiane Guinard, Pierre Pignot, Belkacem Smaili, Djemoui Bentrah, Michel Serex, Claude Le Guen, Anne Leduc, Marcel Villin, M’Barka Khemissi

Second prix du documentaire Festival International du Film de Dubaï, Nomination “Meilleur film documentaire” – César 2012

17 h Cinéma algérien : un nouveau souffle, de Mounia Meddour, 52 min, 2011

Production : Cocktail Productions et Mounia Meddour En présence de Mounia Meddour, réalisatrice.

(Entrée : 4 euros)

Voici un film documentaire qui va à la rencontre de la nouvelle génération de réalisateurs algériens dans un pays en pleine mutation et reconstruction.

Ils sʼappellent Yanis Koussim, Mounes Khammar, Sofia Djama, Yasmine Chouikh, Khaled Benaissa… On les appelle La Génération champignon ou encore La Génération spontanée. Ils sont jeunes, autodidactes et travaillent sur un terrain vierge décimé par la guerre civile algérienne de 1988. Leur cinéma, à lʼopposé de celui de l’ancienne génération, dépeint les mutations actuelles dʼune société au bord de lʻimplosion et leurs films, engagés, participent à la construction dʼune mémoire collective contemporaine.

Qui sont ces jeunes réalisateurs ? Dʼoù viennent-ils ? Quels regards portent-ils sur leur société algérienne et sur le monde ? A quoi aspirent-ils ? C’est ce que raconte Mounia Meddour.

18 h 30Lecture : Complainte des mendiants de la casbah et de la petite Yasmina, d’Ismael Aït-Djafer.

Présentation et lecture par Gérard Prémel(entrée libre)

 

Plus qu’oublié, Aït-Djafer est condisciple et contemporain de Kateb Yacine. Son immense et terrible poème Complainte des mendiants de la Casbah et de la petite Yasmina, paru clandestinement à Paris en 1951 avait pourtant été publié un peu plus tard en 1954 dans la revue de Jean-Paul Sartre Les Temps modernes, C’est cette même année qu’Ismael regagne l’Algérie au moment du déclenchement de l’insurrection – et pour y participer. Il en est expulsé en 1958. Il ne verra donc pas la publication de sa complainte en 1960, par l’éditeur P-J Oswald. Ni celle, en 1987 à Alger, aux éditions Bouchene, grâce à Kateb Yacine, lequel publie le poème et le préface. Car revenu au pays à l’indépendance, Aït- Djafer, partisan  de Ben Bellah, en est à nouveau expulsé en 1963 après le coup d’état de Houari Boumédiène. Et il meut en exil, l’année même de cette publication.

Gérard Prémel est écrivain et sociologue, et a dirigé durant six ans la revue HOPALA! La Bretagne au monde (2002-2008). Ses deux derniers recueils de poèmes : Je vivrai sans temps (L’Harmattan), et À la frontière (éd. Intervention à hautes voie) sont sortis respectivement en décembre 2010 et mars 2011. Son dernier ouvrage Petit dictionnaire des prénoms en A paraîtra en juin aux éditions Mona Kerloff

19 h 30 Combien je vous aime, d’Azzedine Meddour, Algérie, 1h45, 1985

Production : Radio Télévision Algérienne. En présence de Mounia Meddour,

(Entrée : 4 euros)

À partir d’images d’archives, notamment des journaux télévisés français, Azzedine Meddour, dresse un portrait au vitriol de la colonisation française en Algérie, avec beaucoup d’humour et d’ironie. Subversif et brillant montage d’archives, Combien je vous aime n’est pas un film sur l’histoire mais sur le discours. Un discours qui se construit forcément sur un réel obstiné à refuser sa perversion. Un discours désavoué par l’Histoire. C’est pour cela que la chronologie ne compte pas, ni mêmes vraiment les faits. Vingt cinq ans après, ce discours, ces images disent par eux-mêmes tout ce qu’ils s’assignaient précisément pour tache de ne pas dire.

« Ce film du regretté Azzeddine Meddour restera un morceau d’anthologie pour sa façon de dynamiter l’image coloniale, …/… » Joëlle Stoltz.

Le commentaire du film est de Abdelkader Alloula : metteur en scène (et acteur) algérien, né en 1939 à Ghazaouet. Considéré dans le Maghreb comme un des plus populaires dramaturges algériens ses pièces sont écrites en arabe populaire, langue et culture qu’il défendait. Victime d’un attentat à Oran, en 1994, alors qu’il se rendait au théâtre pour un débat, il est mort le 14 mars 1994. Parmis ses œuvres théâtrales : El Alleg (Les Sangsues), El Khobza (Le Gagne Pain), Homk Salim , Legoual (Les Dires), El Ajouad (Les Généreux), El Lithem (Le Voile), Attefah (Les Pommes)

Né en 1947 à Sidi Aich en Algérie, Azzeddine Meddour est décédé le 16 mai 2000.Après des études de Lettres françaises à l’université d’Alger, Azzedine entreprend des études de cinéma à l’école de cinéma de Moscou (VGIK) pendant sept ans. En 1978, il rejoint la RTA, la télévision algérienne, où il réalise de nombreux courts métrages et documentaires, notamment la série sur les luttes de libération dans le monde : Le Colonialisme sans empire (1978).Sa dernière œuvre est l’épisode Douleur muette, qu’il a réalisée pour le documentaire collectif L’Autre Algérie : regards intérieurs (1998). Il devient en 1993 membre fondateur de R.A.I.S. (Rassemblement des Artistes, Intellectuels et Scientifiques). Il a également été vice-président de l’A.R.P.A. (Association des Réalisateurs Producteurs Algériens).

Filmographie : Les Nouvelles Croisades (1980) ; Combien je vous aime (1985) ; La légende de Tiklat (1991) ; Djurdjura (1992) ; Le chacal doré (1993) ; La Montagne de Baya / Djebel Baya (1997) http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=262.

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MUSIQUES : CAFE DES HALLESALGERIE, MAGHREB MIX

(Participation libre et volontaire)

 

22 h  Première partie, Djemila et Hocine

Djemila Aichouche, alias Jami Rose, chante en français, kabyle, anglais et espagnol. Elle joue au sein du Cartel del Barrio dont les compositions font la part belle au chant arabe et la langue de Cervantès. Elle travaille au théâtre Zingaro sur l’écriture et la recherche de chants berbères pour l’Opéra équestre. C’est Hocine qui l’accompagne en scène, son ami d’enfance. Chansons d’amour, de luttes et de libertés, elle est de l’espèce humaine des indomptés et des vents sauvages.

Hocine Hadja, est un musicien franco-algérien, compositeur et autodidacte, installé dans le Morbihan depuis 2003. Véritable coloriste et « chercheur de son », il est multi instrumentiste et musicien de théâtre. Il a le blues berbère chevillé au corps, et l’humour ravageur… il a fait les premières parties de Susheela Raman, Idir, La Caravane Passe… avec des chansons festives, généreuses et métissées, nourries de mélopées kabyles, enrichies de ses voyages de la Calabre à l’Egypte, en passant par l’Andalousie.

 

23 h  Seconde partie, Wonderbraz

On peut apprécier un canard laqué parisien, une pizza écossaise, pourquoi pas un couscous allemand voire une crêpe espagnole. Mais si l’on veut pousser l’exploration plus loin, il faut déguster la cuisine musicale concoctée par Yuna Le Braz, traditionnellement épicée, naturellement excessive, politiquement incorrecte. Yuna envoie les scuds que personne n’a jamais vus passer. Yuna mixe. Elle est dans la musique. Comme d’autres la font. En y étant, elle la fait ! Cette soirée, Yuna la dédiera à l’Algérie et aux peuples berbères.

Djemila Aichouche

A voir en ligne, chez soi ou dans les cyberespaces

 

17 octobre 1961 http://www.politis.fr/17octobre1961/home.html

un webdocumentaire de Raspouteam webdoc

une production Agat films et Cie (Robert Guedigian et Blanche Guichou), l’INA, MRM Paris, Politis

webdocumentaire sur le massacre du 17 octobre 1961 à Paris.

Avec Simon Abkarian, Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Jean-Francois Guerlach, Hammou Graïa, Lyes Salem, Robinson Stevenin & Sabrina Ouazani, etc.

 

Le festival dans le rétroviseur 

2011 : hommage à Fanon (Afrique(s) du Sud, 34èmeédition

http://www.festival-douarnenez.com/fr/editions_passees/peuples_invites/afrique_s_du_sud

 

2007 : portraits de colonisés  / 30ème édition

http://www.festival-douarnenez.com/fr/editions_passees/peuples_invites/portraits_de_colonises

 

1996 : Communautés immigrées en Europe  / 19ème édition

www.festival-douarnenez.com/fr/editions_passees/peuples_invites/communautes_immigrees_en_europe

 

1994 : Peuples Berbères / 17ème édition

http://www.festival-douarnenez.com/fr/editions_passees/peuples_invites/peuples_berberes

Quelques éléments (extraits) d’un discours historique sur une histoire coloniale : partiels, incomplets, raccourcis, fragmentés, imparfaits, …

Extraits choisis d’un texte publié en ligne par l’université canadienne de Laval

 La colonisation française

La colonisation française commença à l’époque de Charles X (1757-1836), petit-fils de Louis XV et frère cadet de Louis XVI et de Louis XVIII. Devenu roi de France à la mort de Louis XVIII en 1824, Charles X développa aussitôt une politique autoritaire, cléricale et conservatrice, ce qui ébranla la stabilité de son règne.

La conquête de l’Algérie s’inscrivait dans une tentative de restaurer l’autorité royale remise en question dès 1827. Sous prétexte de se débarrasser des corsaires turcs dans la Méditerranée, Charles X prépara, à la mi-décembre de 1829, une expédition d’envergure afin de conquérir l’Algérie qui était sous la suzeraineté du sultan turc d’Istanbul depuis trois siècles, sous le nom de «Régence d’Alger».

La France mit à contribution toute sa marine, avec l’accord des puissances européennes qui renouaient ainsi avec les grandes croisades chrétiennes contre les musulmans «infidèles».

Charles X choisit le comte Louis de Bourmont, ministre de la Guerre dans le gouvernement Polignac, qu’il nomma par ordonnance du 11 avril 1830 «commandant en chef de l’expédition en Afrique». Juste avant l’embarquement (le 10 mai), le général de Bourmont déclara solennellement à ses troupes:

 

La cause de la France est celle de  l’humanité. Montrez-vous dignes de votre belle mission. Qu’aucun excès ne ternisse l’éclat de  vos  exploits; terribles dans  le combat, soyez justes et humains après la victoire…  Rendant la guerre moins longue et moins  sanglante, vous  remplirez les vœux d’un souverain aussi avare du sang de ses sujets que jaloux de l’honneur de la France.

 

Ce sont souvent par de beaux discours du genre que sont justifiées les conquêtes militaires. En mai 1830, les troupes françaises, formées de quelque 37 000 soldats et 27 000 marins, répartis dans 675 bâtiments, débarquèrent le 14 juin dans la presqu’île algérienne de Sidi-Ferruch à 25 km d’Alger.

De là, le général de Bourmont marcha sur la capitale qu’il fit bombarder jusqu’à ce que le dey capitulât le 5 juillet. L’expédition coûta 48 millions de francs à la France, en plus de près de 500 morts et de quelque 2000 blessés.

Puis les militaires français se livrèrent au pillage d’Alger, oubliant sans doute leurs vœux et l’honneur de la France. L’occupation de la ville fut accueillie en France avec une certaine indifférence.

Le roi Charles X fut renversé quelques semaines plus tard.

Les forces d’occupation

Le roi Louis-Philippe 1er, qui succéda à Charles X, conserva quelques troupes à Alger et sur le littoral (Oran, Mostaganem et Bône) afin de ne pas donner l’impression de céder à la Grande-Bretagne qui exigeait le retrait de la France. Très rapidement, le nouveau régime suscita une certaine résistance de la part des populations arabes et berbères habituées à une autorité turque très indirecte.

C’est alors que Louis-Philippe décida de s’allier les chefs traditionnels musulmans qui détenaient l’intérieur du pays. Toutefois, la conquête de l’Algérie fut longue, contrairement au Maroc et à la Tunisie où quelques accords suffirent pour imposer un «protectorat».

En Algérie, la conquête se fit par la force, village après village.

La résistance du célèbre émir Abd el-Kader perdura durant dix-huit années.

L’armée française réussit à occuper tout le pays seulement en 1847, lorsque Abd el-Kader déposa les armes et se rendit aux forces d’occupation (pour aller se réfugier ensuite au Maroc).

Certaines villes furent dévastées par les troupes d’occupation françaises: Alger, Constantine, Médéa, Miliana, Tlemcen, etc.

Les archives et les œuvres d’art en bois servirent souvent de combustion pour les feux de camp des militaires.

Les méthodes utilisées par l’armée française furent généralement brutales, comme en fait foi ce témoignage du lieutenant-colonel L.-F. de Montagnac, officier durant la conquête d’Algérie (Lettres d’un soldat, 15 mars 1843) :

 

Toutes les populations qui n’acceptent pas nos conditions doivent être rasées. Tout doit être pris, saccagé, sans distinction d’âge ni de sexe: l’herbe ne doit plus pousser où l’armée française a mis le pied […]. Voilà comment il faut faire la guerre aux Arabes: tuer tous les hommes jusqu’à l’âge de quinze ans, prendre toutes les femmes et les enfants, en charger les bâtiments, les envoyer aux îles Marquises ou ailleurs. En un mot, anéantir tout ce qui ne rampera pas à nos pieds comme des chiens.

 

Les Français se livrèrent à la guerre bactériologique en empoisonnant les puits, sans parler de la destruction systématique des cultures.

Le général Thomas-Robert Bugeaud (1784-1849), par exemple, organisa de façon systématique le massacre de populations civiles en enfermant les gens dans des grottes afin de les gazer en les enfumant.

Il se vantait même de vouloir exterminer les Arabes: «C’est la guerre continue jusqu’à extermination… Il faut fumer l’Arabe

En réalité, seules quatre à cinq «enfumades» auraient été recensées ; elles auraient été étalées sur une période totale de cinq ans.

Néanmoins, des tribus entières furent rayées de la carte.

Alors que la population algérienne était estimée à quelque trois millions en 1830, elle n’en comptait plus que deux millions en 1845.

Aujourd’hui, on parlerait certainement d’une forme de génocide.

En 1843, le général Bugeaud reçut la grande croix de la Légion d’honneur, puis fut fait maréchal de France en récompense de ses loyaux services.

L’arrivée des colons européens

Quant à la colonisation française, elle avait commencé aussitôt après la prise d’Alger, alors que des dizaines de milliers de Français vinrent s’installer enAlgérie.

Le général Louis Juchault de Lamoricière (1806-1865) résumait ainsi en 1843 la position des militaires par rapport à la colonisation :

 

En vue d’atteindre cet objectif, il est nécessaire de faire appel aux colons européens, et ce, parce que nous ne pouvons en aucun cas faire totalement confiance aux indigènes.

Ces derniers profiteront de la première occasion pour se soulever contre nous.

La soumission des Arabes à notre autorité ne constitue qu’une phase transitoire nécessaire entre la guerre d’occupation et la véritable conquête.

La seule chose qui nous permette d’espérer pouvoir un jour affermir nos pas en Algérie, c’est de peupler ce pays par des colons chrétiens s’adonnant à l’agriculture…Pour cela, nous nous devons de tout mettre en œuvre pour attirer le plus grand nombre de colons immédiatement en Algérie et les encourager à s’y établir en leur attribuant des terres dès leur arrivée.

 

Les colons firent main basse sur les terres arabes en achetant à vil prix de vastes domaines aux Turcs. Déjà, en 1841, dans ses Notes sur l’Algérie, le député Alexis de Tocqueville (1805-1859) dénonçait ainsi les spoliations dont étaient victimes les «indigènes» :

 

Un marin qui était là et qui possède des terres reprenait avec vivacité qu’on avait tort de traiter les colons de cette manière; que sans colonie il n’y avait rien de stable ni de profitable en Afrique ; qu’il n’y avait pas de colonie sans terres et qu’en conséquence ce qu’il y avait de mieux à faire était de déposséder les tribus les plus proches pour mettre les Européens à leur place.

Et moi, écoutant tristement toutes ces choses, je me demandais quel pouvait être l’avenir d’un pays livré à de pareils hommes et où aboutirait enfin cette cascade de violences et d’injustices, sinon à la révolte des indigènes et à la ruine des Européens.

 

Néanmoins, Alexis de Tocqueville ne s’empêchait pas d’ajouter : «Quoi qu’il en soit, on peut dire d’une manière générale que toutes les libertés politiques doivent être suspendues en Algérie

Bref, malgré certaines réticences, de Tocqueville, comme la plupart de ses contemporains, se faisait l’avocat de mesures radicales dans la conquête de l’Algérie.

Cette conquête apparaissait à l’époque comme une nécessité pour maintenir la France dans son rôle d’expansion coloniale (à l’exemple de la Grande-Bretagne, de l’Allemagne, de l’Italie, etc.). 

En octobre1870, le décret Crémieux (du nom d’Adolphe Crémieux) accorda la nationalité française aux seuls Algériens de confession juive (35 000 personnes) :

 

No 136. – DÉCRET qui déclare citoyens français les Israélites indigènes de l’Algérie.

Du 24 octobre 1870.

LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE DÉCRÈTE :

Les Israélites indigènes des départements de l’Algérie sont déclarés citoyens français ; en conséquence, leur statut réel et leur statut personnel seront, à compter de la promulgation du présent décret, réglés par la loi française, tous droits acquis jusqu’à ce jour restant inviolables.

Toute disposition législative, tout sénatus-consulte, décret, règlement ou ordonnances contraires, sont abolis.

Fait à Tours, le 24 0ctobre 1870.

Signé AD. CRÉMIEUX, L. GAMBETTA, AL. GLAIS-BIZOIN, L. FOURICHON

 

Cette mesure discriminatoire heurta les autres communautés, notamment les Berbères.

Le décret 136 fut complété par le décret no 137 portant «sur la naturalisation des «indigènes musulmans et des étrangers résidant en Algérie».  

Ainsi, la qualité de citoyen français ne pouvait pas être automatique, car elle ne pouvait «être obtenue qu’à l’âge de vingt et un ans accomplis» et sur demande.

La «mission civilisatrice de la France»

L’idéologie de l’époque trouvait en partie sa justification dans la présumée «supériorité de la race française» sur la «race indigène».

Jules Ferry (1832-1893), l’un des fondateurs de l’éducation moderne française à l’origine des grandes lois scolaires républicaines instituant la gratuité, l’obligation et la laïcité de l’école, avait déclaré à ce sujet, le 28 juillet 1885, lors d’un débat à la Chambre des députés :

 

Messieurs, il y a un second point, un second ordre d’idées que je dois également aborder […] : c’est le côté humanitaire et civilisateur de la question. […] Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. […] Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. […]

Ces devoirs ont souvent été méconnus dans l’histoire des siècles précédents, et certainement quand les soldats et les explorateurs espagnols introduisaient l’esclavage dans l’Amérique centrale, ils n’accomplissaient pas leur devoir d’hommes de race supérieure. Mais de nos jours, je soutiens que les nations européennes s’acquittent avec largeur, grandeur et honnêteté de ce devoir supérieur de la civilisation.[…] La politique coloniale est fille de la politique industrielle.

 

 

 

Ferry avait été promu ministre des Colonies (1883-1885), après avoir été ministre de l’Instruction publique (1879-1883). Très expansionniste, il était convaincu que la France avait une «mission civilisatrice outre-mer». Il croyait aussi que la France civilisatrice avait un rang à tenir : «La France ne peut être seulement un pays libre; […] elle doit être aussi un grand pays, exerçant sur les destinées de l’Europe toute l’influence qui lui appartient […] et porter partout où elle le peut sa langue, ses mœurs, son drapeau, ses armes, son génie.» Cet idéal justifiait la grande entreprise coloniale française promue par Jules Ferry. Le 30 juillet 1885, dans son discours à la Chambre des députés, Georges Clémenceau, farouche opposant à la colonisation, lui avait heureusement répondu par ces paroles :

 

Je passe maintenant à la critique de votre politique de conquêtes au point de vue humanitaire. […] “Nous avons des droits sur les races inférieures.” Les races supérieures ont sur les races inférieures un droit qu’elles exercent et ce droit, par une transformation particulière, est en même temps un devoir de civilisation. Voilà, en propres termes, la thèse de M. Ferry et l’on voit le gouvernement français exerçant son droit sur les races inférieures en allant guerroyer contre elles et les convertissant de force aux bienfaits de la civilisation. Races supérieures! Races inférieures!

C’est bientôt dit. Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande, parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. Depuis ce temps, je l’avoue, j’y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation et de prononcer : homme ou civilisation inférieure ! […]

Je ne comprends pas que nous n’ayons pas été unanimes ici à nous lever d’un seul bond pour protester violemment contre vos paroles. Non, il n’y a pas de droit des nations dites supérieures contre les nations inférieures. […] La conquête que vous préconisez, c’est l’abus pur et simple de la force que donne la civilisation scientifique sur les civilisations rudimentaires pour s’approprier l’homme, le torturer, en extraire toute la force qui est en lui au profit du prétendu civilisateur.

Ce n’est pas le droit, c’en est la négation. Parler à ce propos de civilisation, c’est joindre à la violence, l’hypocrisie.

 

C’est sous l’autorité de Jules Ferry que le fameux Code de l’indigénat fut promulgué, le 12 juin 1881. Pendant que la France adoptait des lois anti-arabes, elle se préparait à donner le nom de Jules Ferry à des centaines d’écoles et de rues. L’école préconisée par Jules Ferry, c’était aussi celle du «racisme d’État» au nom d’un certain «credo républicain» qui obéissait aux intérêts de la bourgeoisie industrielle et financière française. Aujourd’hui, des mouvements sont à l’œuvre en France pour débaptiser le nom des écoles qui portent encore le nom de Jules Ferry.

Une colonie de peuplement

L’Algérie fut tout de suite perçue comme une «colonie de peuplement».

La France fit appel à une importante population européenne, française d’abord, mais également espagnole, italienne, maltaise, etc. Le rapport de la commission d’étude algérienne de 1833 précisait ainsi les choix de peuplement :

 

Les colons doivent être recrutés non seulement parmi les Français, mais aussi parmi les étrangers, notamment les Allemands, aux qualités solides, les Maltais et les Mahonnais, moins recommandables, mais s’adaptant facilement au pays. Du reste il serait imprudent de se montrer exigeant sur la qualité là où on a besoin de la quantité.

 

Les statistiques publiées régulièrement montrent que la population non française constituait une proportion importante de la population européenne en Algérie (voir le tableau ci-dessous), ce qui ne manquera pas d’inquiéter les autorités de la colonie. L’objectif était d’empêcher les communautés étrangères de menacer la souveraineté française et en cas de crise politique de faire appel à leur pays.

 

Année

Français d’origine

Naturalisés français

Total des Français

Étrangers

Total des Européens

Proportion d’étrangers

1833

   3 478

 

   3 478

   4 334 

    7 812

55,5 %

1836

   5 485

 

    5 485

    9 076

  14 561

62,3 %

1839

  11 000

 

  11 000

  14 000

  25 000

56,0 %

1841

  15 497

 

  15 497

  20 230

  35 527

56,9 %

1846

  46 339

 

  46 339

  49 780

  96 119

51,8 %

1847

  42 274

 

  42 274

  67 126

109 400

61,4 %

1851

  66 050

 

  66 050

  65 233

131 283

49,7 %

1856

  92 738

 

  92 738

  66 544

159 282

41,8 %

1866

122 119

 

122 219

  95 871

218 090

43,9 %

1876

156 365

 

156 367

155 072

311 439

49,8 %

1886

219 627

 

219 627

203 169

422 796

48,1 %

1891

244 000

 27 000

271000

226 000

496 000

45,6 %

1896

268 000

 50 000

318137

212 000

530 137

40,0 %

1901

292 464

 71 793

364257

219 380

583 637

37,6 %

1906

300 672

148 748

449 420

166 198

615 618

27,0%

1911

304 592

188 068

492 660

189 112

681 772

27,7 %

1921

405 208

123 484

528 392

188 774

717 186

26,3 %

1926

549 146

709 93

620 139

175 718

795 857

22,1 %

 

Le poids des populations non françaises dans la population européenne qui était de 43,9 % en 1866, passait à 48,1 % en 1871 et à 45,6 % en 1891, puis à 37,6 % en 1901 et à 26,3 % en 1921 pour atteindre 22,1 % en 1926. Dans un document intitulé Dans l’organisation gouvernementale de l’Algérie (1901), le républicain socialiste André Mallarmé écrivait :

 

Nous savons pourquoi les Français de race et de naissance doivent, en Algérie, attacher tant de prix aux idées françaises et à leur maintien intégral dans un pays si diversement peuplé: les statistiques sont là pour nous prouver quelle est la gravité d’une pareille question.

Mais, à l’inverse, on doit repousser, en Algérie plus qu’ailleurs, les doctrines étroites et fanatiques, émises de nos jours, grâce auxquelles, contre tout sentiment d’humanité et de civilisation, on priverait gratuitement le pays de forces vives et utiles.

Il faut, au contraire, attirer en Algérie, avec prudence et ménagement, le courant de l’émigration étrangère, car, à tout prendre, il vaut encore mieux peupler un pays avec des étrangers que pas le peupler du tout. Nous travaillerons ensuite à nous les assimiler, à les pénétrer de notre génie national et à les incorporer dans la patrie française.

 

Le peuplement de l’Algérie, par des Européens non français, était nécessaire pour faire face au poids démographique de la population indigène dont l’existence en Algérie menaçait la pérennité de la présence française.

Autrement dit, la population européenne de nationalité non française était perçue comme un mal nécessaire. C’est pourquoi son assimilation apparaissait comme une nécessité afin de contrer un danger potentiel susceptible de compliquer les relations diplomatiques françaises avec les autres pays européens (surtout l’Espagne et l’Italie).

Une politique de spoliation

En 1872, sur une population estimée à deux millions d’habitants, quelque 245 000 étaient d’origine européenne (12,2 % de la population) et possédaient au moins le quart de l’espace agricole algérien; en 1886, plus de sept millions d’hectares de terres étaient passés aux mains des colons. Ceux-ci n’étaient pas seulement d’origine française, d’autres provenaient, par exemple, de l’Italie, de l’île de Malte, de Suisse et de l’Espagne.

Pendant que les Français, les Suisses et les espagnols s’établissaient à l’Ouest, les Italiens et les Maltais s’installaient à l’Est.

Par la suite, certaines tribus arabes et berbères perdirent jusqu’à 50 %, voire 80 %, de leurs terres. Capitalistes métropolitains, fonctionnaires et officiers firent le trafic des terres abandonnées par leurs propriétaires ou confisquées au nom de la conquête.

La politique française à l’égard des Algériens ne pouvait que favoriser l’émergence du nationalisme musulman. Dès 1846, Alexis de Tocqueville avait probablement raison d’écrire: «Nous avons rendu la population musulmane plus barbare qu’elle ne n’était.» Le mot «barbare» était peut-être mal choisi, mais dans le contexte de l’époque, mais il signifiait que les Français avaient sans nul doute «empiré» les choses.

La question scolaire

En 1881, l’Algérie fut intégrée directement à la France et fut divisée en trois départements: Alger (54 861 km²), Oran (67 262 km²) et Constantine (87 578 km²), auxquels s’ajouteront plus tard les Territoires du Sud (1 981 750 km²).

Tout le territoire fut rattaché au ministère français de l’Intérieur et dirigé par un gouvernement général. Au moment de la promulgation des lois scolaires de 1881 et 1882, Jules Ferry, qui désirait en réalité l’assimilation des musulmans par l’école, tenta en vain de généraliser leur scolarisation, mais les colons européens lui opposèrent un refus catégorique en criant : «Autant abandonner l’Algérie!»

Les Français d’Algérie se développèrent indépendamment des Arabes.

Ils se regroupèrent dans des villes comme Oran et Alger, et habitaient dans leurs quartiers petits-blancs. Dans chaque ville de l’Algérie coloniale, il y eut un quartier européen, distinct des quartiers «indigènes». La connaissance de l’arabe se perdit. Il ne se produisit jamais une symbiose avec les «indigènes». Dans les milieux ruraux, la France créa des dizaines de «villages de colonisation», un peu comme aujourd’hui les colonies de peuplement en Palestine par les Israéliens.

En général, les Arabes fréquentaient leurs écoles coraniques en arabe dans un système d’éducation parallèle. L’éducation autochtone était financée par les collectivités locales, non par le pouvoir central. Lorsque les Français proposèrent aux Algériens un enseignement financé par l’État, ces derniers trouvèrent l’offre suspecte, car ils associaient cette éducation à une «opération d’évangélisation». 

À partir de 1870, l’enseignement traditionnel arabe suscita l’hostilité des colons européens qui les appelèrent «écoles du fanatisme». Les Arabes perçurent ce comportement comme un refus de leur droit à l’éducation, une atteinte à leur intégrité culturelle et à leur religion. La réaction des Arabes fut de refuser d’envoyer leurs enfants dans les écoles françaises publiques. D’ailleurs, voici ce qu’en pense l’historien algérien Mohammed Harbi (dans La guerre commence en Algérie, 1984) :

 

À l’encontre de ce qui s’est passé en Tunisie et en Égypte, les Algériens ne cherchent pas, pendant plus d’un demi-siècle, à s’approprier les secrets du vainqueur. Les rares éléments qui prennent le chemin des écoles françaises sont considérés par la grande masse comme des renégats, tombés dans le ”piège tendu à leur ethnie et à leur religion”.

 

La République finit par capituler et renonça à la scolarisation massive des musulmans, mais créa pour eux les «écoles gourbis» avec un programme spécial, un instituteur spécial et un diplôme également spécial. Par exemple, les maîtres affectés dans les bleds algériens devaient enseigner, mais il leur fallait aussi être cuisiniers, maçons, menuisiers, médecins (ou vétérinaires), jardiniers et conseillers agronomes pour les adultes, puis secrétaires et écrivains publics. La seule innovation: l’introduction de la langue française. Mais le français ne s’est pas répandu beaucoup chez les petits Arabes, car ce sont les Français de souche et les étrangers assimilés qui ont profité de l’enseignement public en français. Il faut dire aussi que les Européens ne se sont pas montrés très enthousiastes à dépenser des fonds publics pour «instruire les indigènes». Le nombre d’enfants arabes scolarisés en français fut si minime qu’un haut fonctionnaire pouvait déclarer en 1880: «Nous avons laissé tomber l’instruction des indigènes bien au-dessous de ce qu’elle était avant la conquête.» Voici un autre témoignage: «L’Arabe, en 1830, savait lire et écrire.

Après un demi-siècle de colonisation, il croupit dans l’ignorance» (cité par M. Lacheraf dans L’Algérie, nation et société, 1978).

La langue française

Quant aux colons français d’Algérie, ils ont réussi à développer une sorte de «français régional», dont les caractéristiques étaient l’emploi du conditionnel derrière si, et par celui de nombreux mots empruntés à l’arabe, l’italien et l’espagnol. À cette époque, les Européens croyaient que leur civilisation était supérieure. Citons à ce sujet William Marçais, un dialectologue qui a occupé le poste d’administrateur colonial en Algérie dans les années 1900 et qui écrivait en 1931 :

 

Quand l’une des langues est celle des dirigeants, qu’elle ouvre l’accès d’une grande civilisation moderne, qu’elle est claire, que l’expression écrite et l’expression parlée de la pensée s’y rapprochent au maximum; que l’autre est la langue des dirigés, qu’elle exprime dans ses meilleurs écrits un idéal médiéval, qu’elle est ambiguë, qu’elle revêt quand on l’écrit un autre aspect que quand on la parle, la partie est vraiment inégale: la première doit fatalement faire reculer la seconde.

 

Encore au début du XXe siècle, les Algériens résistaient au modèle colonial français. Pendant que quelques grandes familles envoyaient leurs enfants au Proche-Orient, la plupart des Algériens préféraient laisser leurs enfants grandir dans l’ignorance. Certes, il existait une petite élite bilingue, favorable aux idées occidentales, qui favorisait l’éducation en français. Ces deux attitudes entraîneront plus tard des conflits entre les «francisants modernistes» et les «arabisants islamisants traditionnalistes».

Lors de la Première Guerre mondiale, le recrutement indigène fournit 173 000 militaires (dont 67 500 «engagés»), alors que 25 000 soldats musulmans et 22 000 Français d’Algérie tombèrent sur les champs de bataille.

Au même moment, quelque 119 000 «travailleurs» algériens vinrent travailler en métropole.

Un décret de 1919 accorda la nationalité françaiseà quelque 20 000 Algériens, mais à des conditions considérées comme particulièrement sévères comme la renonciation au statut personnel de musulman (c’est-à-dire, selon le point de vue, la «conversion» ou l’«apostasie»).

Les musulmans demeurèrent, dans leur immense majorité, des «sujets français» jamais des «citoyens» à part entière, à moins d’abandonner leur religion et prendre celle des «infidèles».

Mais la France fit pire en imposant à l’Algérie (ainsi qu’à toutes ses autres colonies) le Code de l’indigénat qui correspondrait aujourd’hui à une forme déguisée d’esclavage des populations autochtones, car elle les dépouillait de toute leur identité.

 

Le Code de l’indigénat fut adopté le 28 Juin 1881. Puis c’est en 1887 que le gouvernement français l’imposa à l’ensemble de ses colonies. En général, ce code assujettissait les autochtones et les travailleurs immigrés aux travaux forcés, à l’interdiction de circuler la nuit, aux réquisitions, aux impôts de capitation (taxes) sur les réserves et à un ensemble d’autres mesures tout aussi dégradantes. Il s’agissait d’un recueil de mesures discrétionnaires destiné à faire régner le «bon ordre colonial», celui-ci étant basé sur l’institutionnalisation de l’inégalité et de la justice. Ce code fut sans cesse «amélioré» de façon à adapter les intérêts des colons aux «réalités du pays».

Le Code de l’indigénat distinguait deux catégories de citoyens: les citoyens français (de souche métropolitaine) et les sujets français, c’est-à-dire les Africains noirs, les Malgaches, les Algériens, les Antillais, les Mélanésiens, etc., ainsi que les travailleurs immigrés. Les sujets français soumis au Code de l’indigénat étaient privés de la majeure partie de leur liberté et de leurs droits politiques; ils ne conservaient au plan civil que leur statut personnel, d’origine religieuse ou coutumière.

Tout compte fait, le colonialisme pratiqué en Nouvelle-Calédonie, en Algérie, à Madagascar, etc., s’apparentait à une sorte d’esclavage des populations autochtones: celles-ci étaient dépouillées de toute leur identité. Ce système colonial odieux, qui paraît sans aucun doute honteux aujourd’hui, semblait normal à l’époque et d’autres pays pratiquaient des politiques similaires. Le Code de l’indigénatétait assorti de toutes sortes d’interdictions dont les délits étaient passibles d’emprisonnement ou de déportation. Ce système d’inégalité sociale et juridique  perdura jusqu’en 1946, soit plusieurs années après que les accords de Genève (le 23 avril 1938) eurent interdit toute forme de travaux forcés.

Après la loi du 7 avril 1946 abolissant le Code de l’indigénat, les autochtones (Nouvelle-Calédonie, Madagascar, Algérie, etc.) purent à nouveau circuler librement, de jour comme de nuit, et récupérer le droit de résider où ils voulaient et de travailler librement. Cependant, les autorités françaises réussirent à faire perdurer le Code de l’indigénat en Algérie pratiquement jusqu’à l’Indépendance (1962).

Évidemment, les colons et certains immigrés français purent dominer la société algérienne et imposer leur langue qui devint quasi exclusive dans l’Administration, l’enseignement et l’affichage.

En 1930, le gouvernement colonial pouvait célébrer avec faste le «Centenaire de l’Algérie française». Une loi française de 1938 déclara même l’arabe comme «langue étrangère en Algérie».

Pendant que les Français et autres Européens d’Algérie occupaient les villes et les meilleures terres, disposaient d’écoles, de routes et de services publics efficaces, l’Algérie musulmane habitait les bidonvilles et prenait les plus petits champs séchés, le tout sans soins, sans instruction et sans administration.

La guerre d’Algérie (1954-1962)

Alors qu’en 1958 la Tunisie et le Maroc étaient déjà indépendants, la situation en Algérie s’était gravement détériorée : le Front de libération nationale (FLN) avait lancé une insurrection en novembre 1954, entraînant une escalade militaire.

En 1957, quelque 400 000 soldats français étaient présents en Algérie pour y maintenir l’ordre.

Ce fut en grande partie le conflit algérien qui provoqua le retour du général de Gaulle «aux affaires» en 1958 : les Français d’Algérie, hostiles à l’investiture (le 13 mai 1958) de Pierre Pflimlin, jugé favorable à des négociations avec les partisans de l’indépendance, se soulevèrent et firent lancer par le général Salan un appel au général de Gaulle. Ils voyaient en ce dernier «le défenseur d’une Algérie française». Grâce à la pression des Français d’Alger et à l’épuisement des forces politiques, de Gaulle fut appelé à former le gouvernement par le président de la République, René Coty. Après le vote favorable de l’Assemblée nationale, de Gaulle devint président du Conseil, le dernier de la IVe République.

 

 

En 1955, dans un article intitulé «La bonne conscience», dans L’Express du 21 octobre, l’écrivain Albert Camus, qui est né en Algérie, donnait ainsi son point de vue sur les Français d’Algérie, « dont la plupart n’étaient plus des «colons» :

 

Entre la métropole et les Français d’Algérie, le fossé n’a jamais été plus grand. Pour parler d’abord de la métropole, tout se passe comme si le juste procès, fait enfin chez nous à la politique de colonisation, avait été étendu à tous les Français qui vivent là-bas. A lire une certaine presse, il semblerait vraiment que l’Algérie soit peuplée d’un million de colons à cravache et à cigare, montés sur Cadillac. […]

Quatre-vingt pour cent des Français d’Algérie ne sont pas des colons, mais des salariés ou des commerçants. Le niveau de vie des salariés, bien que supérieur à celui des Arabes, est inférieur à celui de la métropole.

Deux exemples le montreront. Le SMIG est fixé à un taux nettement plus bas que celui des zones les plus défavorisées de la métropole. De plus, en matière d’avantages sociaux, un père de famille de trois enfants perçoit à peu près 7200 francs contre 19000 en France. Voici les profiteurs de la colonisation. […]

Les gouvernements successifs de la métropole, appuyés sur la confortable indifférence de la presse et de l’opinion publique, secondés par la complaisance des législateurs, sont les premiers et les vrais responsables du désastre actuel. Ils sont plus coupables en tout cas que ces centaines de milliers de travailleurs français qui se survivent en Algérie avec des salaires de misère, qui, trois fois en trente ans, ont pris les armes pour venir au secours de la métropole et qui se voient récompensés aujourd’hui par le mépris des secourus. Ils sont plus coupables que ces populations juives, coincées depuis des années entre l’antisémitisme français et la méfiance arabe, et réduites aujourd’hui, par l’indifférence de notre opinion, à demander refuge à un autre État que le français

Reconnaissons donc une bonne fois que la faute est ici collective. […] Une grande, une éclatante réparation doit être faite, selon moi, au peuple arabe. Mais par la France toute entière et non avec le sang des Français d’Algérie. Qu’on le dise hautement, et ceux-ci, je le sais, ne refuseront pas de collaborer, par-dessus leurs préjugés, à la construction d’une Algérie nouvelle.

 

Camus a eu le mérite de nuancer l’identité des «Français d’Algérie».

Il est vrai que, en 1955, la plupart d’entre eux n’étaient pas des colons ; ils étaient arrivés en Algérie en tant qu’immigrants en provenance de presque tous les pays de la Méditerranée, c’est-à-dire non seulement de la France, mais également de l’Italie, de l’Espagne, du Portugal, de l’île de Malte, etc.

Ils furent souvent des réfugiés politiques de la révolution de 1848 et de la Commune de 1870, des Alsaciens réfractaires à l’impérialisme prussien de 1871 ou des Espagnols défaits dans la guerre civile de 1936-1939.

Lorsque l’opinion publique française sentit que la guerre d’Algérie portait des risques éminents pour l’unité nationale et la paix sur le territoire métropolitain, elle devint rapidement favorable à l’indépendance de l’Algérie. …/… De Gaulle ne croyait pas à l’intégration des Algériens dans la société française. Le 5 mars 1959, il l’a rappelé à son ministre Alain Peyrefitte :

 

Les musulmans, vous êtes allés les voir ?

Vous les avez regardés, avec leurs turbans et leurs djellabas ?

Vous voyez bien que ce ne sont pas des Français !

Ceux qui prônent l’intégration ont une cervelle de colibri.

Essayez d’intégrer de l’huile et du vinaigre. Agitez la bouteille. Au bout d’un moment, ils se sépareront de nouveau. Les Arabes sont des Arabes, les Français sont des Français.

Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain seront vingt millions et après-demain quarante ? Si nous faisons l’intégration, si tous les Arabes et Berbères d’Algérie étaient considérés comme Français, comment les empêcherait-on de venir s’installer en métropole, alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé ? Mon village ne s’appellerait plus Colombey-les-Deux-Églises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées !

 

1962

Le président du GPRA, Benyoucef Benkhedda, avait lancé un appel au peuple algérien en mars 1962, dans lequel il avait fustigé l’impérialisme français et déclaré que la Révolution algérienne avait

« détruit le mythe de l’invincibilité de l’impérialisme » :

Victoire contre l’impérialisme

Le président du GPRA, Benyoucef Benkhedda, mars 1962

 

Pendant sept ans et demi d’une guerre cruelle le peuple algérien a tenu tête à l’une des plus fortes puissances coloniales du siècle : plus d’un million de soldats français ont été mobilisés à cet effet avec tout leur armement moderne : aviation, artillerie, blindés, marine.

La France est arrivée à dépenser jusqu’à trois milliards de francs par jour. Elle a bénéficié de l’appui massif de l’OTAN dans tous les domaines : militaire, financier, diplomatique, moral.

Elle a tenté avec l’aide d’une grande partie du peuplement européen en Algérie, de lutter désespérément pour le maintien de l’Algérie française.

Face à cette puissance qu’avait à opposer le peuple algérien ?

D’abord sa foi en la justesse de sa cause, la confiance en lui-même et en ses destinées et la volonté inébranlable de briser les chaînes du colonialisme ; ensuite, et surtout, son unanimité dans la lutte. Les Algériens – hommes et femmes, jeunes et vieux, d’Alger à Tamanrasset et de Tebessa à Mamia – se sont dressés dans leur totalité dans la guerre de libération.

Ni les tentatives de division, ni la présence de contre-révolutionnaires et de provocateurs dans leurs rangs n’ont pu altérer leur foi et leur unité. Les Algériens se sont sentis comme les organes d’un même corps dans cette lutte gigantesque. Le F.L.N. et l’A.L.N. ont été des instruments de combat efficaces au service du Peuple, et par leur action continue ont porté des coups sérieux au colonialisme.

La Révolution algérienne a forcé l’admiration de tous. Elle jouit actuellement d’un prestige universel qui lui vaut de nombreux appuis.

À nos frères maghrébins et arabes, au pays socialistes, aux peuples du tiers monde, aux démocrates de France et d’Europe qui nous ont aidés, nous devons aujourd’hui d’exprimer notre reconnaissance pour leur soutien et leur solidarité.

Cette lutte a été d’un précieux enseignement pour les peuples subjugués encore par l’impérialisme. Elle a détruit le mythe de l’invincibilité de l’impérialisme.

Tout en conduisant à la libération de l’Afrique, elle a démontré qu’un peuple aussi petit soit-il, et avec des moyens réduits, peut tenir tête à un impérialisme même très puissant et arracher sa liberté.

 

Source: extrait de l’«Appel au peuple algérien» par le président du GPRA, Benyoucef Benkhedda dans Le Moujahid, édition spéciale du 19 mars 1962.

 

 

Alger, capitale des révolutionnaires en exil

(Le monde diplomatique)

« Dans les années 1970, « le fond de l’air est rouge » et les révolutionnaires se battent les armes à la main, de l’Amérique latine à l’Asie.

Ils trouvent souvent à Alger une terre d’accueil.

Non sans contradictions, comme le relate ce reportage publié dans « Le Monde diplomatique » d’août 1972 et repris dans le dernier numéro de « Manière de voir », le bimestriel thématique, consacré à l’Algérie ».

par Claude Deffarge et Gordian Troeller, février 2012

L’Algérie est le premier pays du continent africain qui ait conquis son indépendance les armes à la main.

Sept années de guerre, pendant lesquelles les « fellaghas » eurent très peu d’amis ; et ceux qui se prétendaient tels prouvèrent bien souvent que cet appui n’était pas totalement désintéressé.

En 1964, la charte d’Alger porte encore les traces de l’amertume ressentie : « La guerre d’Algérie a démontré que la convergence entre mouvements révolutionnaires et entre peuples ayant un ennemi commun n’était pas automatique. »

D’où la volonté d’introduire des principes nouveaux dans les relations internationales. Ils sont énoncés dans la charte : « Le développement du socialisme en Algérie est lié aux luttes des autres peuples dans le monde… Le recours à la lutte armée peut s’avérer décisif pour l’accession à la souveraineté nationale. Pour tout mouvement révolutionnaire, l’appui à cette lutte est sacré et ne saurait faire l’objet d’aucun marchandage. »

D’où la décision de donner asile et moyens de subsistance à tous les mouvements qui luttent pour l’indépendance de leur pays, contre le colonialisme, le racisme, l’impérialisme.

Et le principe de base est énoncé : reconnaissance du droit des peuples à choisir leur propre destin. Lieu commun, s’il en fut, que l’on trouve dans la plupart des Constitutions et déclarations onusiennes, mais que l’Algérie a traduit dans les faits.

Elle n’a cessé, depuis dix ans, d’accueillir les exilés et militants venus de tous les continents.

Et les détracteurs de l’Algérie indépendante ont trouvé là toute l’eau nécessaire pour faire tourner leur moulin : « Alger la Blanche devenue Alger la Rouge », thème favori des cartiéristes (1), qui dénoncent à la fois ce « foyer d’infection installé à nos portes » et les « dépenses fabuleuses » que cette politique entraîne.

On a cité des chiffres : 500 000 francs par mois consacrés par le gouvernement algérien à cette aide.

Nos interlocuteurs d’Alger seront aussi discrets sur le nombre des hébergés que sur les sommes attribuées.

En fait, toute statistique globale est faussée par la présence de nombreux Palestiniens (on a avancé le chiffre de vingt mille) dont la situation, dans l’ensemble, est plus celle de réfugiés que de combattants : qu’on n’aille pas s’imaginer vingt mille fedayins armés jusqu’aux dents, entraînés dans des camps… La plupart des Palestiniens d’Algérie sont professeurs ou coopérants et gagnent leur vie. Ce qui ne les empêche pas de militer politiquement.

Nous n’avons donc pu dénombrer les révolutionnaires installés en Algérie.

Il est, en revanche, relativement facile de faire le compte des mouvements de libération représentés ici : nous sommes arrivés à vingt-sept…

Pour l’Algérie, cette générosité s’explique aussi par l’enthousiasme de la libération et l’euphorie des premières heures de l’indépendance : tout révolutionnaire était un « frère », chaque mouvement de libération un prolongement de la lutte algérienne.

On allait faire mentir Mao Zedong, qui avait dit : « Un révolutionnaire est toujours seul. »

L’Algérie était là pour prouver le contraire.

Entre-temps, l’Algérie est devenue une nation, avec ses intérêts particuliers, ses ambitions et ses problèmes de relations internationales.

Si la présence des mouvements de libération a contribué à la dédouaner vis-à-vis de son peuple, et lui a permis de faire pièce à l’Egyptien Gamal Abdel Nasser, aux Baas irakien et syrien, au Ghanéen Kwame Nkrumah, et, dernièrement, au colonel Mouammar Kadhafi, dans la compétition pour le « leadership » du monde arabe-africain, cette présence est devenue parfois gênante dans les rapports avec certains pays occidentaux, dont l’aide ou les investissements sont utiles au développement de l’économie algérienne.

En effet, comment le Canada peut-il investir sans réticence en Algérie, si le Front de libération du Québec (FLQ), installé à Alger, accuse publiquement le gouvernement canadien de « colonialisme » et de « discrimination raciale vis-à-vis de la population francophone » et essaie d’y mobiliser des appuis à la cause du Québec libre ?

Comment les Etats-Unis, désireux de rétablir des relations diplomatiques avec l’Algérie, peuvent-ils accepter sans broncher l’existence d’une « ambassade parallèle » des Noirs américains, d’où les Panthère noires (2) dénoncent les crimes de guerre de l’impérialisme américain et la persécution des militants noirs en Amérique ?

Et comment concilier le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures d’Etats amis avec la présence sur le sol algérien de mouvements qui contestent la légitimité de la présence éthiopienne en Erythrée ou l’authenticité de l’indépendance du Tchad ?

Peut-on donner asile et assistance matérielle à des hommes qui qualifient l’indépendance de la plupart des pays africains de « cadeau empoisonné » et s’organisent pour lutter les armes à la main contre le néocolonialisme, sans violer l’accord de 1965 entre membres de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) et hypothéquer sérieusement la politique africaine de l’Algérie ?

L’Algérie ne pouvait renier sa profession de foi révolutionnaire sans perdre la face devant son propre peuple et sans ternir son image de pays progressiste « de pointe » ; mais elle pouvait moins encore donner un appui inconditionnel à tous les mouvements de libération sans risquer un isolement dangereux. Un compromis s’imposait. Il fallait nuancer l’importance reconnue aux mouvements révolutionnaires en fonction des impératifs de l’intérêt national et doser prudemment les appuis matériels et moraux. Le principe énoncé dans la charte d’Alger, selon lequel aucun mouvement de libération ne saurait faire l’objet de marchandage, allait être adapté aux réalités de la politique étrangère.

C’est ainsi que l’hospitalité algérienne a développé ses nuances et ses hiérarchies.

Elles apparaissent déjà quand on cherche à situer les adresses des mouvements de libération sur le plan de la capitale : il y a ceux des beaux quartiers, ceux des banlieues ouvrières, ceux du centre, ceux de très lointaine banlieue (et ces révolutionnaires-là prennent l’auto-bus), ceux des villas blanches de El-Biar ou d’Hydra, ceux des HLM, etc. Nous en avons même découvert un qui campait dans un garage (3).

Au sommet de la hiérarchie se trouve le gouvernement révolutionnaire provisoire du Vietnam du Sud (GRP) (4).

Sa représentation a rang d’ambassade et occupe dans les hauts de El-Biar une villa entourée de bougainvillées. Un personnel nombreux et un policier dans une guérite témoignent du statut officiel. Ici, c’est un gouvernement ami qui est reconnu comme tel et dont les représentants se comportent en diplomates ; ce qu’ils sont effectivement : conférences de presse, cocktails d’ambassade, présence aux cérémonies officielles du gouvernement algérien, à côté des autres membres du corps diplomatique.

Le Front de l’unité nationale khmère (FUNK), dirigé par le prince Norodom Sihanouk, est lui aussi reconnu comme représentant légitime du peuple cambodgien, avec rang d’ambassade (5).

A ce niveau, l’atmosphère n’a rien de « révolutionnaire » ou de « conspiratrice » : « Monsieur l’ambassadeur » par-ci, « Excellence » par-là… On est pointilleux sur le protocole. Limousines avec chauffeur, drapeaux flottant sur les villas blanches.

Un autre Grand encore : la Palestine. Elle est hébergée dans un charmant hôtel particulier du centre d’Alger, tout emmitouflé de glycines. Décor qui fut somptueux, mais atmosphère des plus déprimantes. Ici sont venus échouer ceux dont le calvaire aurait pu, tout autant que l’expérience algérienne, inspirer la charte d’Alger. Un cas typique de révolutionnaires devenus monnaie d’échange. En privé, quelques-uns se défoulent, disent leur amertume : « Les pays arabes voisins nous avaient d’abord gardés dans des camps de réfugiés et utilisés comme moyen de pression, pour nous en sortir ensuite, afin de laver l’humiliation de leur propre défaite. Exaltés alors comme représentant le fer de lance de l’arabisme révolutionnaire, nous sommes devenus les instruments des intérêts contradictoires de nos protecteurs. Et lorsque nous fûmes assez forts pour voler de nos propres ailes, ils nous ont sacrifiés et abandonnés à la vengeance de Hussein de Jordanie. » Sauf peut-être dans la Chine des années 1930, jamais révolutionnaires n’ont été aussi cyniquement utilisés comme objets de marchandage.

Leur présence massive à Alger, si loin de leur champ de bataille, est un avertissement, un enseignement, pour tous les révolutionnaires réunis dans la capitale et qui ne mâchent pas leurs mots quand ils évoquent le « cas palestinien ».

Une atmosphère assez semblable nous attend chez le quatrième Grand : la section internationale des Panthères noires. La maison qui, en l’absence d’une représentation diplomatique des Etats-Unis, fut considérée comme l’« ambassade du peuple noir d’Amérique » ressemble aujourd’hui à un camp retranché où les derniers occupants font figure d’assiégés.

Eldridge Cleaver vient de se démettre de toutes les fonctions qu’il avait au sein de cette section internationale du parti fondée par lui à Alger en 1970, et ambitionne de devenir le chef d’une armée de libération du peuple afro-américain.

Sa démission était devenue inévitable, du moment où ses vues radicales n’étaient plus partagées par les leaders des Panthères noires aux Etats-Unis. Huey Newton et Bobby Seale prêchent aujourd’hui la modération.

Ils veulent une politisation systématique et en profondeur, et à longue durée, des masses noires et non l’action violente d’une poignée de militants coupés de la base.

Ces divergences se sont propagées au sein du petit groupe — une dizaine de Panthères — resté à Alger. Elles éclatent au grand jour lorsque deux militants du mouvement détournent un avion de la Western Airlines sur la capitale algérienne, avec, pour tout bagage, une rançon de 500 000 dollars. Laquelle des deux tendances se verra-t-elle attribuer cette somme ? Qui ira la réclamer au gouvernement algérien lorsque l’avion aura atterri ? Les durs ou les modérés ? Dispute prématurée et bien inutile… Après avoir compté les billets en présence des deux pirates et d’un diplomate américain, les autorités algériennes restituaient l’argent à ceux auxquels il avait été extorqué.

Une chose est d’accorder l’asile politique à des pirates de l’air réclamant le statut de réfugiés politiques, une autre de devenir complice ou receleur.

Et, du coup, les Panthères noires se mettent à parler : ces garçons, qui avaient refusé toute interview pour éviter d’avoir à évoquer leurs divergences, se soudent comme un seul bloc devant l’absurdité de ce demi-million de dollars qui se réenvole pour les Etats-Unis.

Sékou, au faciès de Massaï et à l’élégance recherchée, ex-pirate de l’air lui-même, est véhément : « Nos détournements d’avion ne peuvent être qualifiés d’actes criminels : ce sont des actions révolutionnaires accomplies par des révolutionnaires. Nous, les combattants afro-américains, “libérons” les avions seulement quand il nous est nécessaire de quitter le territoire des Etats-Unis, ou — comme cette fois-ci — pour réunir des fonds. Cet argent est prise de guerre, ce n’est pas un vol. Nous sommes en guerre avec Babylone (6). »

Une certaine fraternité — ne serait-ce que dans la façon de vivre —, nous l’avons trouvée à l’autre bout de la ville, dans deux immeubles genre HLM pauvre, peuplés de révolutionnaires moins prestigieux, jusqu’à présent du moins.

Dans un de ces immeubles, une dizaine de mouvements de libération s’entassent, du cinquième — sans ascenseur — jusqu’à la cave.

Bien que les boîtes aux lettres ne cherchent aucunement à dissimuler l’identité des occupants, nous n’en donnerons pas l’adresse : elle ne nous a pas été fournie par les autorités algériennes responsables.

Cet oubli s’explique peut-être par le fait que la présence d’un certain nombre d’entre eux pose quelques problèmes à Alger : ou bien ils s’attaquent à des gouvernements avec lesquels l’Algérie entretient des rapports amicaux, ou bien ils représentent, dans le monde arabe, des tendances trop radicales pour être acceptables — ceux qui veulent « apporter Mao chez les Bédouins », comme on dit ici —, ce qui semble déplaire foncièrement à tous les régimes arabes, pour lesquels le « socialisme » doit avoir pour corollaire un retour aux sources islamiques pour s’accorder à la « spécificité arabe ».

C’est le cas du PFLOAG, l’ex-Front de libération du Dhofar, devenu Front populaire de libération d’Oman et du golfe Arabique (7), dont les leaders n’hésitent pas à déclarer : « Si le pétrole doit être l’obstacle qui se dresse entre nous et notre indépendance, nous ferons sauter le pétrole. » Déclaration qui doit être ressentie comme parfaitement hérétique par ceux qui pensent qu’il suffit de nationaliser l’or noir pour accéder à l’indépendance réelle et totale.

Le représentant du PFLOAG à Alger est une sorte de révolutionnaire-modèle : réveil à six heures, lecture de la presse, traduction des dépêches, contacts permanents avec les autres mouvements de libération, diffusion des informations en provenance du Front, création de comités de soutien à l’étranger… Nous retrouvons avec amusement la vivacité, la précision propres aux gens du Sud arabique. Issa fait du café pour tout le monde, répond au téléphone : « Bonjour, désolé, le FUIES vient de sortir, mais le FLE sera bientôt là… Non, non, celui qui vous répond c’est le PFLOAG. »

Joyce, jolie Afro-Américaine, épouse d’un militant du Swapo (South-West African People’s Organisation, Organisation du peuple du Sud-Ouest africain — qui deviendra la Namibie), est venue en voisine avec son petit garçon et montre la recette du poulet frit. On va chercher chez les Erythréens les deux chaises qui manquent… Nous nous trouvons pour la première fois dons une atmosphère de commune révolutionnaire telle que l’on se l’imagine au Quartier latin. Dans cette vie quasiment collective, les militants ont la possibilité d’échanger informations et idées, de comparer leurs combats.

Il y avait là, porte à porte, les Québécois du FLQ, deux mouvements marginaux portugais, un représentant de la « Somalie-Occidentale » et des Erythréens, qui ont la malchance de vouloir libérer leur pays de l’emprise de celui qui a précisément pour capitale la ville choisie par l’OUA, l’empereur Haïlé Sélassié. Cela pose évidemment un problème délicat.

Le Swapo et l’Union du peuple africain du Zimbabwe (ZAPU), par contre, sont très officiellement reconnus comme mouvements de libération de la Namibie (Sud-Ouest africain) et du Zimbabwe (Rhodésie).

Eux, au moins, ont le mérite de se battre contre l’ennemi déclaré de toute l’Afrique, qu’elle soit noire ou arabe : les minorités blanches, qui refusent aux majorités africaines le droit à l’autodétermination. Leurs déclarations ne risquent pas de mettre les autorités algériennes dans l’embarras, et, quand la pénurie de logements se fera moins grande à Alger, ils rejoindront sans aucun doute dans les immeubles à grand standing du centre le peloton de tête des mouvements de libération : ceux qui se battent contre le colonialisme portugais et contre l’Afrique du Sud.

Ceux-là se nomment Parti africain de l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), Mouvement populaire pour la libération de l’Angola (MPLA), Front de libération du Mozambique (Frelimo) et Congrès national africain (ANC), d’Afrique du Sud.

Ce dernier étant le doyen : son action a commencé en 1912 déjà, par des méthodes pacifistes à la Gandhi, avec si peu d’agressivité qu’un de ses présidents, Albert Luthuli, a reçu en 1961 le prix Nobel de la paix.

Avec ces mouvements, nous sommes en pleine « légalité internationale » : les régimes contre lesquels ils s’insurgent ont été condamnés par les Nations unies.

Lorsqu’il s’agit de définir une stratégie globale pour achever la libération de l’Afrique, la masse des intérêts particuliers pèse plus lourd que l’objectif à atteindre.

En ce qui concerne cette stratégie, deux théories, actuellement, s’affrontent : l’une, dite des « corridors », qui semble pour le moment convenir à la plupart des Etats.

Elle repose sur la constatation que l’ennemi le plus difficile à mettre à genoux sera l’Afrique du Sud, et en déduit qu’il convient de l’attaquer en dernier.

En attendant, il faudra évincer le plus faible, le Portugal en l’occurrence, et fournir ainsi aux révolutionnaires sud-africains les bases d’appui et les « sanctuaires » qui leur permettront de se lancer à l’assaut final contre Pretoria.

Quelques esprits réalistes — ceux de l’ANC en tête — répliquent que cette tactique est erronée : jamais l’Afrique du Sud ne tolérera que les colonies portugaises se muent en nations africaines hostiles à son régime. En admettant que le Portugal s’avère impuissant à contrôler la situation, Pretoria soutiendra les colons blancs, leur donnant l’appui massif de ses troupes s’il le faut, pour faire du Mozambique et de l’Angola autant de nouvelles Rhodésie. Dans ces deux colonies portugaises, d’ailleurs, les colons ne manquent pas qui préféreraient cette indépendance-là à la dépendance actuelle d’une métropole où l’opposition marque des points, depuis la mort d’António de Oliveira Salazar.

Cette analyse mène les adversaires de la théorie des « corridors » à la conclusion qu’il faut frapper partout à la fois et que les coups les plus forts doivent être portés en Afrique du Sud. En effet, en fournissant à l’ANC les moyens de déclencher la lutte armée, en lui permettant de laisser exploser la violence révolutionnaire au cœur même de la forteresse ennemie, l’OUA mettrait l’Afrique du Sud dans l’impossibilité, selon eux, d’intervenir massivement dans les colonies portugaises.

Selon eux, encore, l’Afrique australe tout entière devrait bouger en même temps, sinon l’ennemi aurait tout loisir d’écraser une à une les révoltes africaines et de forger un bloc sans faille d’Etats gouvernés par les colons blancs, un bloc qui aurait pour frontières celles de la Tanzanie et du Zaïre.

Officiellement, l’OUA n’a pas tranché. Mais le fait que l’aide matérielle accordée par le comité de libération aux mouvements des colonies portugaises dépasse de beaucoup celle consentie aux autres mouvements africains indique clairement son choix.

A Alger, les révolutionnaires s’interrogent : pourquoi tant d’Etats africains ont-ils soutenu une thèse qui, de toute évidence, ne peut que reculer les perspectives de victoire totale, sinon les anéantir ?

La plupart des militants admettent en général que la stratégie des « corridors » n’est qu’une manœuvre destinée à maintenir les mouvements de libération dans leur stagnation actuelle, ou même à les acculer à la défaite. Ils en sont arrivés à la conclusion que l’écrasante majorité des chefs d’Etat africains ne souhaitent au fond pas la disparition des régimes d’Afrique du Sud, de Rhodésie et des colonies portugaises, dont la stabilité semble être le garant de leur propre sécurité.

En effet, au cours des années de lutte, les militants africains se sont idéologiquement radicalisés, au point que la plupart d’entre eux ne se battent plus pour ce qu’ils nomment l’indépendance formelle, mais pour donner à cette indépendance un contenu socialiste. « L’ennemi — nous ont-ils dit — est partout le même : le capitalisme. En Afrique australe, il exerce brutalement sa domination, par le truchement de régimes racistes et coloniaux, tandis que dans la majorité des autres Etats africains, il s’accommode fort bien d’une indépendance apparente. Pretoria et Lisbonne sont les alliés objectifs de tous les Etats africains, dont le système capitaliste est fondamentalement le même. Voilà pourquoi l’OUA se voit obligée de freiner les mouvements de libération, et la récente création de hauts commandements militaires régionaux n’est qu’un moyen supplémentaire de les contrôler. »

Les bruyantes professions de foi progressistes et anti-impérialistes, ou anticolonialistes, de nombreux chefs d’Etat ne seraient que le voile de fumée destiné à masquer une manœuvre et à tromper les populations que l’on apaise par cette apparence de progressisme.

A Alger, l’amertume était à son comble. Loin d’être seuls, comme le dit Mao, les révolutionnaires sont trop sollicités, entourés et encadrés, et à la merci de ceux qui les aident, rarement libres en tout cas de décider eux-mêmes pour eux-mêmes. Certains de ceux que nous avons rencontrés en pleuraient. Ils devraient être endurcis, pourtant, après les coups que leur a portés l’antagonisme sino-soviétique (8). Au plus aigu de leur conflit, la Russie et la Chine exigeaient de chaque mouvement, en échange du soutien apporté, une dénonciation en bonne et due forme de l’autre « Grand ». Une seule chose comptait pour ces deux géants : mobiliser un maximum de supporteurs pour leur thèse dans les conférences internationales du tiers-monde. URSS et Chine n’hésitaient pas à reconnaître la représentation d’organisations ouvertement réactionnaires pour réunir un maximum d’adhérents.

Entre-temps, les choses se sont améliorées. Elles se sont même inversées : il suffit aujourd’hui qu’un mouvement de libération inféodé aux Soviétiques se rapproche de la Chine pour provoquer une plus grande sollicitude de la part de l’URSS, et vice versa. De la concurrence à mort, on en est arrivé à la surenchère, ce qui est moins nuisible aux mouvements de libération et élargit leur liberté de manœuvre.

Tous les mouvements de libération du monde ne sont pas à Alger, il s’en faut. Si l’on peut bien se douter des raisons pour lesquelles ni les antifranquistes ni l’opposition grecque ne sont représentés, les révolutionnaires du Brésil, pays avec lequel l’Algérie entretient d’aussi bonnes relations qu’avec l’Espagne ou la Grèce, sont bel et bien présents. Nous les avons rencontrés, ainsi que les représentants du Front de libération du Portugal. Nous avons recueilli auprès d’eux un passionnant bilan comparé des résistances et des guérillas urbaines, mais cela dépasserait le cadre de cet article, de même que la dénonciation du tourisme allemand néocolonial par le Mouvement pour l’autodétermination et l’indépendance de l’archipel canarien.

En partant pour Alger, nous avions établi, dans nos hypothèses de travail, une hiérarchie des mouvements de libération, fondée sur la « justesse » plus ou moins évidente de leur cause. En tête venaient les victimes du colonialisme (colonies portugaises) et, tout de suite après, celles de l’apartheid (Afrique du Sud, Namibie, Rhodésie), ensuite celles d’une agression impérialiste (Vietnam, Cambodge), puis les minorités opprimées ou victimes de discriminations culturelles et économiques, comme les Québécois, les Basques — que nous avons aussi trouvés là, d’ailleurs — et, enfin, les victimes de dictatures militaires de style fasciste (Brésil, Portugal, Espagne, Grèce, etc.) ; mais, comme toutes les hypothèses de travail, celle-ci s’est modifiée en cours de route. Les révolutionnaires que nous avons rencontrés l’ont trouvée sommaire, et surtout de nature à déboucher sur des conclusions erronées. Ils nous ont dit : « Si les différents visages pris par l’injustice, l’oppression et l’exploitation nous obligent à concevoir différentes formes de lutte, il ne faut pas perdre de vue une chose : c’est que l’ennemi que nous combattons est partout le même : le capitalisme international. »

Claude Deffarge et Gordian Troeller

Journalistes au magazine allemand Stern. Gordian Troeller est décédé en 2003.

(1) Du nom du journaliste Raymond Cartier, hostile à l’engagement de la France dans les colonies. Sa doctrine a été résumée en une formule choc : «  La Corrèze avant le Zambèze  ».

(2) Le Black Panther Party est une formation révolutionnaire créée en 1966 en Californie pour défendre les Afro-Américains. Il subit une terrible répression de la police américaine qui n’hésita pas à assassiner ses militants.

(3) Un militant — fort bien logé — devant lequel nous faisions allusion à cette hiérarchie l’a contestée : elle serait due au hasard et, surtout, à la date d’installation, le problème du logement s’étant considérablement aggravé depuis quelques années.

(4) Ce gouvernement fut créé en 1969 par le Front national pour la libération du Sud-Vietnam pour administrer les territoires libérés. Il dirigea le Sud-Vietnam entre la libération de Saïgon, le 30 avril 1975, et la fusion avec le Nord, en juillet 1976.

(5) Le cas de l’ambassade du Cambodge est particulier : au moment de l’éviction de Norodom Sihanouk, en 1970, le gouvernement algérien n’ayant pas reconnu le gouvernement de Lon Nol, les représentants du Cambodge à Alger sont restés en place  ; mais au lieu du régime de Phnom Penh, ils continuent de représenter celui, en exil, de Sihanouk, et le FUNK qu’il dirige.

(6) «  Babylone  » : terme employé par les Panthères noires pour parler des Etats-Unis.

(7) En 1964, dans la province du Dhofar (Oman) commence une longue lutte contre le pouvoir du sultan, qui sera finalement écrasée à la suite de l’intervention des troupes iraniennes et des forces spéciales britanniques. Le Front de libération du Dhofar se transformera pour englober toute la péninsule arabique.

(8) C’est au début des années 1960 que furent rendues publiques les divergences entre les deux puissances communistes, l’URSS et la Chine. Au fur et à mesure, l’antagonisme grandit, aboutissant à une rupture dans le mouvement communiste international.

Initialement publié dans Le Monde diplomatique d’août 1972.

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